Le développement de la personne
(Edition InterEditions 2005)
Carl Rogers (traduit par E.L Herbert, préface M. Pagès)
Repères sur la Relation d’aide de Carl Rogers
La relation d’aide selon Carl Rogers est la situation dans laquelle l’un des participants cherche à favoriser chez l’une ou l’autre partie, ou chez les deux, une appréciation plus grande des ressources latentes internes de l’individu, une plus grande possibilité d’expression et un meilleur usage de ces ressources. L’objectif est de faciliter la croissance personnelle et relationnelle.
La relation d’aide développée par Carl Rogers est une relation fondée sur la non-directivité et centrée sur la personne. C’est " une relation permissive, structurée de manière précise, qui permet à la personne d'acquérir une compréhension d’elle-même à un degré qui la rend capable de progresser à la lumière de sa nouvelle orientation. ».
La caractéristique de la relation d’aide repose sur l’attitude de la personne aidante et la perception qu’a de cette relation la personne aidée.
La relation d’aide peut être de type psychothérapeutique lorsqu’elle s’engage à la résolution de conflits qui s'expriment dans la vie intérieure d’une personne et dans son rapport à l'environnement. Elle nécessite une qualité thérapeutique dans les interactions patient-thérapeute basée sur la congruence, l’empathie, l’écoute active, et le non-jugement.
L’empathie est la capacité à saisir instant par instant ce que la personne éprouve dans son monde intérieur sans chercher à analyser, ni à juger. C’est accueillir tous les aspects exprimés de la personne et les communiquer sans jugement, ni évaluation.
L’écoute active est la capacité d’éprouver des attitudes positives, de l’intérêt envers la personne et d’accepter d’être lié à elle par des sentiments positifs, nécessitant disponibilité thérapeutique sans toute fois se confondre à la personne (éprouver l’autre tout en respectant son identité, sa force intérieure).
La congruence est la capacité du thérapeute à s’écouter, se rendre sensible à lui-même et à se développer pour lui-même, comme un accordage de soi à soi permettant d’être intégré et unifié (Etre ce que l’on peut être et ce que l’on est au plus intime de soi).
Le non-jugement est la capacité à libérer la personne de toute menace extérieure, réflexion ou réaction trop intempestive, y compris toute évaluation même positive pour éviter des réactions de défense, entre autre physiologique.
Au cours de la relation d’aide de type thérapeutique, le processus de développement de la personne se déploie dans un continuum en 7 phases qui s’amorce à partir point fixe (structure rigide, état de stabilité) vers un changement, une fluidité, un processus évolutif. Partant d’une expérience construite sur des schèmes perçus comme des faits extérieurs, d’une répugnance totale parfois à se communiquer, la personne va peu à peu se construire des schèmes mouvants, plus lâches, modifiables à chaque évènement et s’ouvrir à un moi riche et à une prise de conscience croissante de l’expérience interne. Sa capacité à changer fait corps avec elle-même.
Ce qui va venir favoriser un tel déploiement est la posture du thérapeute. Il s’en remet à ce qu’est et exprime la personne et initie un mouvement continu d’interaction-communication entre lui et la personne. Ce processus thérapeutique nécessite une démarche d’ouverture et d’acceptation du « monde propre » de la personne (notion d’Umwelt relatif au monde sémiotique d’un individu dans les interactions avec son environnement), nécessite de postuler que seul la personne peut trouver en elle les moyens de se trouver et de se mobiliser, nécessite la compréhension de l’autre dans le sens de se risquer au changement.
Pour faire évoluer le travail thérapeutique de manière qualitative, Carl Rogers porte intérêt à la manière dont le thérapeute investit la relation, s’implique dans la communication avec le patient.
Un climat de sécurité physique et psychique doit être posé par le thérapeute pour rendre sensible la communication patient-thérapeute, la confiance, le non-jugement permet l’expression de l’univers du patient, de ses sentiments et sensations. Il souligne que plus le thérapeute essaie de s’écouter, d’être attentif à son expérience interne et plus cette écoute, se développe vers le patient dans le respect de la complexité de son processus vital. L’appréciation par le thérapeute de ses éprouvés psychophysiologiques sont des repères de confiance dans l’appréciation de l’évolution du travail thérapeutique. Ce qui est senti, est juste car expression interne et non intellectualisé du vécu. Les faits, dans l’ici et le maintenant, sont des éléments indispensables à la compréhension et à la remise en cause et vont participer en résonnance à la compréhension et à la remise en cause de la personne.
Aspects corporels, émotionnels et cognitifs de la Relation d’aide de Carl RogersDans toute sa démarche, Carl Rogers tente de considérer l’être humain dans sa globalité, il évoque la « nature organismique » de l’humain que l’on peut mettre en lien avec le point de vue éthologique sur la nature humaine dans ses rapports au monde (humain, matériel, écologique). Le processus thérapeutique de la relation d’aide nécessite une démarche d’ouverture et d’acceptation du « monde propre » de la personne que l’on peut rapprocher de la notion d’Umwelt, relatif au monde sémiotique d’un individu dans les interactions avec son environnement. Par la démarche thérapeutique centrée sur la personne, le sujet, explique Carl Rogers, devient le potentiel entier de l’organisme humain avec la conscience librement ajoutée à ses perceptions sensorielles de base (aspect corporel) et à ses expériences viscérales (aspect corporel et émotionnel) qui permettent l’éloignement, la distanciation à n’agir qu’en accord avec l’extérieur, opinion, attentes d’autrui (aspect cognitif).
Dans l’ouverture du thérapeute vers ce qu’est et exprime la personne, Carl Rogers est dans une dimension du « tout » exprimé par la personne : sa corporéité par l’attention aux sensations, perceptions, expérimentations, son état émotionnel par ses réactions viscérales, neuro-végétatives, ses cognitions dans le rapport à la prise de conscience de soi, de ses potentialités au changement. Carl Rogers parle d’un cheminement à accéder à ce qui est en soi, à ce qui est ressenti, à donner sens à ce que l’on est, à son moi et à agir en fonction d’un réalisme équilibré, disposant à la capacité de contrôle par soi-même et d’être fondamentalement social dans ses désirs.
Dans le processus de développement de la personne, Carl Rogers définit quatre dimensions dans le développement de la personnalité où les aspects corporels, émotionnels et cognitifs sont bien présents :
Expérience immédiate du moi potentiel : découverte par le patient qu’il peut être son expérience avec toute la variété et la contradiction prise en compte des réactions sensorielles et viscérales réelles de l’organisme mise en relation avec le moi
Expérience complète d’une relation affective : découverte d’une acceptation pleine et entière libre et dépourvue de crainte des sentiments positifs d’un tiers à son égard, découvrir qu’on n’est pas détruit par ce qu’on accepte les sentiments positifs venant d’autrui, de quelqu’un qui partage vos efforts face à la vie. Admettre pleinement dans son expérience les sentiments positifs d’un tiers à son égard, être digne d’être aimé et de ce fait pouvoir dans le même temps se découvrir sensible aux autres
Affection à l’égard de soi-même : acceptation de soi-même qui augmente la capacité à l’acceptation d’autrui, sensation d’être unifié en appréciant le ressenti émotionnel et ses sentiments d’affection positive en vers soi-même
Découverte de la positivité de sa nature : découverte que les couches les plus intérieures de sa personnalité, le fond de sa « nature animale » est fondamentalement socialisé, dirigée vers l’avant, rationnel et réaliste.
Dans cette appréciation à la globalité, Carl Rogers, prend appui dans la pensée du philosophe oriental Lao Tsu qui pose que « la manière d’agir c’est la manière d’être ». A l’heure actuelle, on entend plus souvent l’expression « savoir être et savoir faire » qui renvoie à une orientation du développement de la personne au regard d’acquisitions de compétences, voir de niveau d’expertise attendue qui me semble très éloigné de cette nature organismique exprimée dans la pensée rogérienne. C’est comme si le chemin prôné, allait dans le sens inverse à être soi-même, les organisations étant dans l’attente de performances s’ajustant à des contextes imposés, parfois très éloignés de la réalité environnementale. L’individu doit, en « savoir être et savoir faire », absolument s’adapter au risque de ne plus être reconnu.
Pour Carl Rogers, la conscience est très incarnée puisqu’elle prend des expériences, de ce qui est éprouvé et non pas simplement de ce qui est permis d’éprouver au travers de filtres conceptuels. En lien avec la pensée du philosophe Kierkegaard, Carl Rogers exprimera que le sens de la vie humaine se lie au développement à être « soi-même ». « Etre soi-même ne réveille pas la bête en soi, il n’y a pas de bête dans l’homme mais il n’y a dans l’homme que l’homme, conscient de ses besoins physiologiques et des exigences de la civilisation. L’homme sera individualisé, socialisé et ne sera pas toujours conventionnel, il n’y a pas à avoir peur d’être homo sapiens. »
Regard sur la Relation d’aideLa relation d’aide peut se concevoir de manière assez naturelle comme une coopération entre individus à se prêter attention mutuelle en vue de dépasser une situation problème. Cette coopération s’opère par une mise en lien et en présence active pour contribuer, autour d’un partage de savoirs, de compétences mutuelles, à résoudre, voir à dépasser la situation problème dans une réalisation commune.
La relation d’aide peut s’envisager aussi sous l’angle d’une assistance, d’un appui d’un individu vers un autre lorsque les conditions contextuelles ne permettent pas, à cet autre, une entière autonomie (gestion de ses dépendances) dans l’accomplissement d’une action, d’une situation.
Dans le champ plus thérapeutique ou social, la relation d’aide est une relation d’accompagnement d’une personne par un tiers dans un contexte précis et organisé. Elle nécessite d’élaborer des conditions, un dispositif en rapport avec une demande spécifique, un besoin singulier exprimé par une personne. La relation d’aide doit pouvoir générer des conditions favorisant l’expression de la personne à son besoin, l’émergence d’une meilleure harmonie à ce qu’elle est, veut comprendre et entreprendre pour elle-même dans son rapport à l’autre (matériel, affectif, relationnel).
Dans le champ sanitaire, la relation d’aide est considérée comme un soin conduisant une personne à mobiliser ses ressources face à ses problèmes de santé, le soignant devant développer respect, non-jugement, mise en confiance pour permettre l’émergence de cette prise en charge du patient par lui-même. L’éducation thérapeutique est à l’heure actuelle très développée autour de cette dimension d’un patient acteur de sa situation de soin. La question est finalement de percevoir si dans cette démarche, il n’y a pas qu’une attente forte de l’extérieur à voir le patient se prendre en charge, tout comme d’ailleurs dans le champ médicosocial, où on implique la personne à son projet personnalisé. Cette démarche est devenue un incontournable, ne laissant que peu de place au véritable positionnement de la personne puisque soumise à des dispositifs institutionnalisés et donc extérieur à la personne. L’expression même de « projet de vie », en dit long sur la prise en compte de ce qu’est, vit et exprime la personne dans sa réalité singulière. On peut se questionner sur les démarches d’écoute, d’attention, d’observation qui vont favoriser un appui vers la personne à se saisir de ces dispositifs où elle peut renforcer un positionnement actif. On va même jusqu’à concevoir des formations en humanitude pour apprendre à considérer l’autre au-delà de son handicap, de sa dépendance, de sa problématique existentielle.
Dans la clinique psychomotrice, la relation d’aide s’élabore dans un contexte favorisant la mobilisation corporelle dans un lien relationnelle afin de créer une dynamique favorisant l’émergence d’une meilleure harmonie de la personne avec elle-même et son environnement.
L’approche rogérienne du développement de la personne est très en lien avec le courant de pensée en psychomotricité, puisqu’il est question en psychomotricité de synergie entre maturation neurologique (équipement sensoriel, motricité, tonicité …), dimension sensori-motrice et affective, dimension cognitive (relation corps espace-temps), dimension identitaire (interaction avec l’environnement familial et social). Dans le développement et la structuration psychomotrice, il y a une activité qui s’accroit, s’organise et évolue au travers de l’expérience relationnelle et environnementale tout au long de la vie..
Dans l’approche psychomotrice la notion de globalité, d’écoute, d’expression de la personne est mise en avant comme préalable à l’attention que le psychomotricien portera aux manifestations psychocorporelles, à leurs significations et aux potentialités effectives émergentes. Dans la clinique psychomotrice, le psychomotricien a une posture d’implication psychocorporelle au média proposé, dans un lien interactif avec la personne et dans une dynamique où l’aspect d’expression et de créativité sera favorisé ouvrant à l’émergence du « je ». Dans sa démarche, le psychomotricien a la nécessité d’un investissement personnel et donc d’une expérience, des éprouvés aux médias corporels qu’il va pouvoir mobiliser et mettre en jeu au cours des séances vers la personne. Le travail en supervision est également d’importance pour développer auprès de la personne une relation suffisamment sécurisante.
Dans la situation actuelle où je ne suis pas impliquée dans un contexte institutionnel mais dans un espace organisé et structuré autour de la médiation animale, je me sens vraiment dégagée des attendus institutionnels dans ma rencontre avec les personnes sollicitées aux activités asines. Ces conditions me permettent vraiment d’explorer la dimension de l’accompagnement, de la relation d’aide dans une posture plus empathique d’écoute, de prendre le temps d’une attention plus prégnante à la globalité de la personne, de faire émerger de manière assez naturelle, au fil des séances, les potentialités et les difficultés exprimées des personnes. L’espace, l’ambiance, la couleur qui émerge de ce qu’est l’âne, ajoute également à cette possibilité pour les personnes de se laisser découvrir à être, s’exprimer et entreprendre, dégagées de ce qui peut faire poids pour elle-même et dans la mesure où les accompagnants y trouvent aussi un moyen d’aller à la rencontre de l’autre avec un autre regard.
A la lecture du développement de la personne de Carl Rogers, on perçoit bien les conditions nécessaires et indispensables à mettre en œuvre pour créer un espace favorisant l’émergence d’une rencontre de la personne avec elle-même conduisant à une détente porteuse de possibilités à se projeter de manière plus harmonieuse pour soi-même et de soi vers l’autre (matériel, personne, social).
La congruence me paraît quelque chose de difficile à mettre en œuvre et nécessite vraiment, comme le dit Rogers, un développement personnel continu, condition indispensable car comment être dans un projet de développement pour l’autre si pour soi-même cette dynamique n’est pas engagée et effective.
La relation d’aide nécessite une grande maturité psychologique. Carl Rogers étaye son propos en assurant qu’aider à la croissance de l’autre, nécessite le développement de soi-même, nécessite l’acceptation de la différence, nécessite d’éviter de cloisonner par son histoire et celle de l’autre, nécessite de confirmer ses potentialités de devenir et celles de l’autre, nécessite de se développer intérieurement de manière créative et en faire résonnance pour le développement de l’autre.
Carl Rogers se veut d’ailleurs rassurant dans ce travail de congruence. Son expérience l’amène à concevoir qu’il n’y a rien à craindre à se comprendre au plus profond de son moi. En pénétrant au plus profond de sa nature « organismique », l’homme découvre un animal qui cherche à se conserver et à avoir une vie sociale.
Dans la relation d’aide, il y a une attention portée à la nature humaine qui apporte une dimension supplémentaire permettant une vision plus grande et plus ouverte. Carl Rogers introduit un concept révolutionnaire au regard des traditions judéo-chrétienne (nature pécheresse de l’homme), de la psychanalyse mettant en avant le « ça » nature instinctive sauvage de l’homme. Il fait référence d’ailleurs à Maslow qui tente de faire remarquer que les émotions antisociales, l’hostilité, la jalousie, ne sont que la résultante de frustrations d’instincts plus fondamentaux d’amour, de sécurité et d’appartenance qui sont par nature, désirables en eux-mêmes. Il s’appuie également sur Montagu qui lui soutient la thèse de la coopération plutôt que celle de la lutte, comme loi fondamentale de la vie humaine.
Carl Rogers apporte une vision très transversale de l’homme en mettant en synergie comportement, psychologie, physiologie et éthologie.
Travaux DURAMA
M-R Séverin Le 31 mars 2013

